1. Si nous voulons comprendre quelque chose à des textes aussi compliqués comme ceux de saint Jean, il est nécessaire de méditer certains de ses mots-clés. Ils peuvent avoir un sens assez différent pour l’auteur du 4e évangile et pour nous, ils peuvent évoquer des connotations liées à notre culture d’aujourd’hui, et ne pas faire résonner en nous des allusions bibliques évidentes pour les auditeurs des premiers siècles chrétiens. En même temps, le champ sémantique de ces mots peut nous mettre sur la piste de leur sens profond dans l’évangile.
Un de ces mots-clés, c’est « le nom ». Pour nous, il évoque peut-être d’abord une étiquette collée sur un produit, une désignation qui peut changer rapidement en fonction d’une nouvelle stratégie du marketing. Bien sûr, quand vous choisissez un prénom pour votre enfant, vous allez plus loin. Vous exprimez quelque chose de l’ordre de l’amour, un souhait ou une bénédiction, en reprenant p. ex. le nom de quelqu’un qui vous est cher ou d’un saint sous la protection duquel vous voulez mettre votre enfant.
Le nom, dans la Bible, exprime la nature profonde de l’être, un peu comme ces noms africains, indiens ou japonais qui ont un sens imagé précis et qui sont comme le rêve mis en paroles par les parents pour leur enfant. Quand Dieu donne un nom, ou un nouveau nom, à quelqu’un, cela a toujours quelque chose à voir avec son mystère le plus profond et avec une mission qui lui est confiée. Pensez à Abraham, Sarah, Israël, à Pierre ou à Paul dont le changement de nom exprime une nouvelle vie, une nouvelle mission. Seul Dieu, ou les parents en son nom, ont ce droit et ce pouvoir !
Aussi le nom de Dieu lui-même était-il imprononçable pour les Juifs pieux, car qui pourrait prétendre exprimer l’être de Dieu de manière adéquate ? Or, ce nom au-delà de tous les noms, Jésus nous dit qu’il lui a été révélé et confié, et qu’à son tour, il nous l’a fait connaître ! Jésus nous dit ainsi sa très grande intimité avec le Père, intimité que nous sommes appelés à partager avec lui, grâce à l’Esprit-Saint. En devenant de plus en plus un avec Jésus, comme lui-même est un avec le Père, nous entrons plus en avant dans la connaissance du vrai nom de Dieu, et ce nom, notre vie le prononcera plutôt que nos lèvres quand nous mettrons en pratique entre nous l’amour reçu en partage d’en haut. Pour le dire avec les mots de la première lecture : plus nous nous aimons les uns les autres comme Jésus nous a aimés le premier, plus nous entrons dans le mystère de Dieu caché dans son nom et réalisons la mission qui est la nôtre en ce monde.
2. Si nous choisissons les prénoms de nos enfants, nous les inscrivons en même temps dans une lignée en partageant avec eux le même nom de famille. C’est l’une des expériences fondatrices pour un enfant que de se savoir membre d’un ensemble plus grand dans lequel il trouve la sécurité, la protection et l’amour. Or que nous dit l’évangile ? « Père saint, garde mes disciples dans (la fidélité à) ton nom que tu m’as donné ». Qu’est-ce à dire, sinon que « le nom qui est au-dessus de tout nom » (Philippiens 2,9), ce nom imprononçable de Dieu que le Nouveau Testament rend par l’appellation « le Seigneur », Dieu l’a conféré à Jésus : l’homme de Nazareth, le fils de l’homme est en même temps Seigneur, Fils de Dieu. De plus, Jésus prie afin que nous soyons gardés « dans ce nom » : par son message et sa vie, par l’œuvre de son amour pour nous sur la croix, nous sommes introduits à notre tour dans l’intimité même de Dieu, inscrits dans sa lignée et rattachés fondamentalement au mystère de son amour pour tous les hommes.
De même que le nom de famille nous donne une identité aux yeux de la société, ainsi le nom de chrétiens reçu en partage grâce au don du Christ, nous associe à l’être, au mystère et à la mission du Dieu d’amour. Il n’y a pas de quoi pavoiser, car c’est par pur don que nous devenons familiers de Dieu, et nous savons trop bien à quel point notre liberté fragile doit toujours à nouveau se montrer à la hauteur de cette vocation. Aussi Jésus prie-t-il instamment pour nous, ses disciples, à la veille de son sacrifice sur la croix !
3. Quelle est la teneur de cette prière ? « Qu’ils soient un, comme nous-mêmes ». Tout comme Jésus a su entrer en son humanité dans l’intimité profonde de Dieu et y rester à travers toutes les vicissitudes de sa vie, ne trahissant à aucun moment le mystère de l’amour, ainsi devons-nous ratifier par une vie d’amour le choix que Dieu a fait de nous. Plus son Esprit nous habite et devient la ligne de force de notre agir, plus nous sommes unis au Dieu Père, Fils et Esprit-Saint et plus nous prêchons par l’exemple le mystère le plus profond de notre Dieu.
Est-ce pour cela que le monde, c’est à dire beaucoup de nos contemporains animés par un autre esprit, nous prend parfois en haine ? L’évangile, qui est la méditation de l’apôtre Jean au soir de sa vie, semble l’indiquer. Même si une ligne de fracture traverse notre cœur comme celui de nos contemporains, et cela porte les noms d’envie, de jalousie, d’idolâtrie de la richesse ou du pouvoir, de volonté de posséder, de certitude d’avoir toujours raison, la fidélité au nom de famille des « chrétiens » nous fera toujours revenir à la source de l’amour en Jésus-Christ. Pour autant, en tout cas, que nous restions habités par le souci de la vérité, de la concordance sentie, ne fût-ce qu’obscurément, dans notre cœur et notre conscience entre notre désir le plus profond et notre agir.
Privilège redoutable que le nôtre, mais tel est le prix de la joie à laquelle nous sommes promise ! Sachons accueillir à neuf aujourd’hui le nom imprononçable de Dieu, ce mystère de l’amour qui nous est confié en partage afin que nous le donnions à découvrir autour de nous par une vie digne de Jésus.